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La révélation verte
d'après NEXUS 65
(novembre - décembre 2009)


Les
secrets de Kokopelli
L'association Kokopelli a été créée en France en 1999 dans le but de
préserver la biodiversité à partir de semences naturelles. Aujourd'hui,
elle compte entre quatre et cinq mille variétés de légumes, de céréales et
de fleurs, et expédie ses semences dans le monde entier.
Nous avons rencontré Raoul Jacquin, le responsable du jardin de
l'association.
Interview.
NEXUS : Vous dressez un
constat alarmiste
de la situation alimentaire ...
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Raoul Jacquin : Je pense qu'en Europe nous ne sommes pas à
l'abri de connaître, peut-être pas les grandes famines du Moyen Âge,
mais tout est en place pour que nous soyons en état de disette,
c'est évident.
Pourquoi doit-on craindre une prochaine disette ?
Alors que la France est un pays de cocagne où l'on peut tout
produire, on n'est plus du tout en mesure d'avoir une assiette
variée : il n'y a qu'à lire les étiquettes pour pour constater la
provenance de ce que nous mangeons. En cas de vraie pandémie
mondiale, avec des restrictions sur les transports, nous allons
vivre une crise dramatique. Si on ne met que du blé ou du maïs dans
notre assiette, nous serons autosuffisants, surtout si l'on éradique
une partie des troupeaux qui en consomment. Mais pour la
multiplicité et la diversité biologique de notre assiette, donc de
nos apports alimentaires, , il est évident que nous ne sommes plus
autosuffisants.
Plus
inquiétant encore, les constructions génétiques actuelles défendues
par nos gouvernements et les multinationales semencières nous
placent en état d'insécurité alimentaire, en hypothéquant gravement,
contrairement à ce qu'ils veulent nous faire croire, la souveraineté
alimentaire de la planète.
De
quelle façon ?
Prenons l'exemple du maïs. Sans même parler |
des
OGM, l'industrie ne produit plus que des variétés hybrides,
c'est-à-dire des clones : le peuplement d'un champ de maïs, c'est à
peu près 100 000 pieds à l'hectare ; si l'on prend le premier pied à
l'entrée du champ et le dernier à la sortie, ils sont parfaitement
identiques génétiquement, ce qui signifie qu'au niveau mondial, tous
les pieds cultivés d'une même (pseudo) variété - elles portent
désormais des numéros matricules et non plus des noms -,
possèdent strictement le même patrimoine génétique.
Si un seul plant est attaqué par une virose ou un parasite, comme
les schémas génétiques sont exactement les mêmes pour les milliards
de plants de cette variété de la planète, tous les autres le seront
aussi et les récoltes seront détruites. Vous imaginez les
répercussions...

L'amarante, une des nombreuses espèces dont Kokopelli
préserve des semences. Plante sacrée pour les incas, cette variété
résiste au Roundup, l'herbicide de Monsanto, et met en échec des
cultures OGM. |
On peut se demander si tout
n'est pas mis en place pour affamer la population mondiale.
"Il faut sortir de cette inféodation de la
nature"

"Le maïs fait partie des grandes fiertés de ce jardin",
Raoul Jacquin
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Certes, c'est inquiétant...
Sans compter que le plus grand danger des semences de maïs hybride
est qu'elles ne sont pas reproductibles fidèlement à elles-mêmes, ce
qui signifie synthétiquement qu'un paysan qui prélèverait une partie
de sa récolte pour la ressemer l'année suivante n'obtiendra pas de
récolte. Donc là encore, s'il y a un problème majeur au niveau
mondial et que les semences ne peuvent plus circuler, nous serons
dans une situation de disette et de famine.
Et ce
sera d'autant plus imparable dans les pays dits "industrialisés" que
nous n'avons plus aucune porte de sortie. Dans les pays qu'on
voudrait "émergents", il y a encore des semences de pays,
reproductibles. Mais en France par exemple, les hectares de maïs
reproductibles cultivés cette année peuvent se compter sur les
doigts de la main.
Sans entrer dans les notions de nouvel ordre mondial ou de théorie
du complot, on peut quand même se demander si tout n'est pas mis en
place pour affamer la population mondiale, sachant que ce qui vaut
pour le maïs existe pour le blé, le riz et le soja, quatre piliers
de l'alimentation de l'humanité. |
Peut-on faire autrement ?
Ce maïs fait partie des grandes fiertés de ce jardin. Nous sommes
dans les Alpes de Haute-Provence. Tout le monde sait que ce n'est
pas du tout une terre d'élection ou de prédilection du maïs, par
manque d'eau. Or, nous sommes le 31 août 2009, après deux mois de
chaleur intense et pourtant, voilà un maïs parfaitement vert, en
pleine floraison mâle et femelle, il y a fécondation, avec du pollen
partout sur les feuilles, sans que nous ayons irrigué !
Donc,
les gens qui racontent que le maïs exige au moins 3 m3
d'eau par kilo se trompent. La raison est que l'on ne parle pas de
la même chose, on ne parle plus du "maïs" en tant que plante
divinisée des Amérindiens qui, avec la pomme de terre, a sauvé
l'Europe de la famine.
À
partir du moment où les mercuriales (1) mentionnent le maïs et les
pommes de terre sur les marchés et les foires, on ne connaît plus de
famine sur le vieux continent. Néanmoins et ce depuis plus d'un
siècle, l'industrie semencière a entièrement détruit cette
sublissime plante et l'a transformée en une chimère génétique. |
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La tomate, un autre légume phare de Kokopelli.
Comment le maïs est-il devenu une chimère génétique ?
L'hybridation et maintenant les manipulations transgéniques, ont
appauvri son patrimoine génétique à un point tel que cette plante,
qui était cultivée par les Amérindiens dans les déserts, est devenue
une culture strictement irriguée qui a extrêmement besoin d'eau !
Dans ce jardin, nous prouvons que le contraire est possible. Et
puisqu'aujourd'hui il faut parler de façon bassement matérielle,
nous obtenons, de plus, du rendement sur une plante qui n'a rien
demandé d'autre que l'énergie du cosmos et ce qu'elle peut puiser
dans le sol, sachant que nous l'avons légèrement aidée en ajoutant
un peu de compost de brebis et que les plants sont paillés pour le
maintien de l'humidité. |
Le
catalogue français des espèces et variétés tue la biodiversité
Pour être commercialisée, toute semence
doit être obligatoirement inscrite à ce catalogue. R. Jacquin noue
en a longuement parlé : pour lui, c'est à cause de ce catalogue que
nous avons perdu toute la biodiversité dans les jardins. Nous
l'avons feuilleté ensemble et effectivement, le constat est sans
appel : sur les six cents variétés de tomates inscrites, toutes sont
hybrides, pareil pour les carottes... Et ces semences appartiennent
principalement à trois groupes : Limagrain, Monsanto, Syngenta.
Ainsi que le fait remarquer R. Jacquin, qui pourrait penser que
toute la courgette française est entre les mains de trois ou quatre
multinationales ? Comme il s'agit de variétés hybrides, les graines
issues de ces légumes ne donneraient pas de récolte l'année
suivante, d'où l'insécurité que représente ce système.
Plus grave encore selon R. Jacquin, cette fois pour le catalogue des
grandes cultures : sur les 2000 variétés de maïs inscrites, toutes
sont hybrides et il n'y a donc plus de variété naturelle mais, de
plus, il y a dix-huit variétés OGM inscrites, nous a-t-il expliqué.
Cela représente un danger bien caché : chaque année, les semenciers
suppriment des variétés de ce catalogue et en inscrivent de
nouvelles. Il craint qu'ils continuent d'inscrire des variétés OGM
en remplacement des hybrides et, un jour, nous n'aurons plus le
choix : il n'y aura plus que des variétés OGM. Plus personne ne
pourra rien dire. Or ce système du catalogue français est en train
de se généraliser à toute l'Europe. |
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Plus on
arrose une plante, plus elle a soif |
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Une
plante, quand elle a soif, cherche à y remédier. Que fait-elle ?
Elle pousse ses racines toujours plus profondément, qui vont
chercher l'humidité et les nutriments du sol. Si on l'arrose, elle
n'a plus besoin de "travailler". On l'empêche alors de se développer
et, de fait, plus on l'arrose, plus elle aura soif.
Donc le maïs pourrait se passer d'irrigation...
Absolument. C'est une plante d'avenir, surtout si on ne prélève que
la partie grain et que l'on restitue au sol l'ensemble des pailles.
Au lieu de déstructurer les sols et de "bousiller" nos nappes
phréatiques, le maïs s'avère en fait un précieux reconstituant des
sols parce qu'il laisse beaucoup plus de carbone à l'hectare qu'il
n'en prélève. C'est donc une plante de solution à la sécheresse, à
condition que nous parlions du maïs et non pas de ce clone que vend
l'industrie, qui ne mérite pas ce nom de "maïs".
Et
les tomates, un légume phare chez Kokopelli ?
Cela fait trente-trois jours que ces tomates n'ont pas été arrosées
et il n'a pas plu depuis deux mois. Elles sont pourtant très loin
d'avoir soif.
Comment expliquez-vous cela ?
On a tout simplement oublié que nous vivons sur quelque chose
d'"approprié", la terre mère, un être vivant et nourricier, et
qu'une plante ne vit pas d'une culture hydroponique et d'un
raisonnement trilogique NPK (2) + pesticides : une plante se
nourrit du sol et de l'air, et puisqu'on est sur ce sujet qui me
tient vraiment à cœur, qui est |
la
capacité d'une plante à s'adapter à son milieu, à comprendre, à
évoluer, à co-évoluer avec son jardinier et son environnement, eh
bien nous, avant de soigner les plantes, nous soignons le sol. À
partir du moment où la terre est en bonne santé, les plantes le sont
forcément aussi.
Ce sol
a été complètement anéanti et déstructuré jusqu'à il y a deux ans,
lorsque nous avons repris ce jardin, par cinquante ans d'agriculture
intensive, productiviste, chimique. tassé, compacté, complètement
exsangue en humus, il ne demandait qu'à revivre, à passer du système
anaérobie dans lequel il avait été contraint à un système de vrai
sol, avec des bactéries, des vers de terre et tant d'autres
choses... Nous avons juste passé une sous-soleuse, une espèce de
grand couteau que l'on enfonce jusqu'à 40-45 cm, pour que l'air se
réapproprie le sol, que les pluies descendent et alimentent les
couches profondes...
C'est alors un grand levain qui se remet en place, une grande
alchimie qui se prépare de nouveau pour permettre au sol de nourrir
la plante, ce dont il est parfaitement capable.
Et il faut sortir de cette espèce d'inféodation de la nature. Car en
fait, nos plantes ici sont vraiment des plantes cultivées : elles
coopèrent avec les éléments et nous faisons partie des éléments,
nous, êtres humains. Quelque part, nous pouvons considérer qu'elles
ont aussi envie de nous faire plaisir, elles savent que nous avons
besoin d'elles pour notre alimentation, car je pense qu'elles ont en
capacité de le comprendre et de répondre favorablement à nos
attentes. |
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C'est
ingérable pour les politiciens de savoir que les gens peuvent se
suffire à eux-mêmes, donc on essaie de rendre la nature incapable de
s'autogérer |
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Ce n'est pas le cas
des plantes cultivées chimiquement ?
À partir du moment où, comme le fait l'agriculture intensive, on
exerce des moyens qui sont uniquement coercitifs, les plantes n'ont
aucune envie de donner le meilleur d'elles-mêmes ; peut-être se
disent-elles que quitte à être assistées et contraintes à ne pouvoir
vivre qu'avec des béquilles chimiques, autant aller jusqu'au bout de
notre délire, donc là aussi elles ont envie de nous faire plaisir,
elles abondent dans notre sens en demandant systématiquement des
pesticides et des produits chimiques.
Les plantes peuvent se suffire de la nature, il suffit de regarder
autour de nous. Aujourd'hui, les sols agricoles sont malades de
l'homme. Ils ne demandent qu'une chose, c'est de produire, produire
et encore produire. Le problème, c'est qu'un sol en bonne santé ne
rapporte rien à personne, ni aux lobbys
politico-chimico-industriels, ni au Crédit Agricole qui ne peut pas
consentir des prêts à court terme pour acheter des engrais... Un sol
vivant rend indépendants ceux qui vivent dessus et, dans notre
société, c'est ingérable pour les politiciens de savoir que les gens
peuvent se suffire à eux-mêmes, donc on essaie de rendre aussi la
nature incapable de s'autogérer. |
Que
faut-il faire ?
Il est essentiel de continuer à faire vivre ces variétés naturelles
qui nous ont rendus indépendants et dont on est en train de priver
les générations à naître. Le mot est peut-être un peu fort mais je
l'assume, nous sommes dans une dictature semencière. Il y a des gens
en situation de monopole qui veulent aller jusqu'au bout de cette
ineptie. Et ce qui me révolte le plus, c'est que nous imposons cette
catastrophe à des générations qui ne sont pas même là pour
s'exprimer et qui ne pourront revenir en arrière si nous ne
résistons pas.
Bien sûr, on va vous objecter les
rendements...
Alors sur ce sujet, je suis très embêté pour nos détracteurs. Ce
jardin est aussi un jardin expérimental, donc nous pesons tout ce
qui en sort. À la fin de la récolte, d'ici un mois, nous pourrons
produire des chiffres de rendement, mais d'ores et déjà nous avons
des pieds sur lesquels nous avons cueilli plus de huit kilos de
tomates et il en reste à peu près quatre à six kilos, ça dépendra de
l'arrière-saison. Ces plants vont donc rendre douze kilos minimum,
sachant que c'est un rendement net, parce que si on m'objecte celui
de grandes productions où les tomates sont en hydroponie et coûtent
une fortune en ingénierie fossile, il va falloir intégrer ce qu'on
appelle pudiquement les "dégâts collatéraux". |

"Nos plantes ic ne sont pas vraiment des plantes cultivées
: elles coopèrent avec les éléments et nous faisons partie
des éléments, nous, êtres humains."
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Chez
Kokopelli, nous sommes très optimistes parce qu'en fait, nous avons
encore toutes les solutions possibles. |
En effet, il faut mettre en
parallèle le pseudo-rendement de l'agriculture industrielle et
productiviste avec les coûts de dépollution et ceux induits sur la
santé humaine. Des professeurs comme Jacques Testard (3) et Henri
Joyeux (4) tendent à prouver que notre alimentation est
potentiellement dangereuse pour notre santé. Pierre Rabhi dit : "Avant,
on se souhaitait bon appétit, maintenant, il faut se souhaiter bonne
chance."
Lao-Tseu déjà disait : "Que ton aliment soit ton médicament."
La réalité d'aujourd'hui, c'est que ton aliment t'oblige à prendre
des médicaments. Nous sommes même obligés de consommer des
compléments alimentaires. Non seulement notre alimentation est
carencée, mais elle devient dangereuse pour la santé et tout prouve
qu'elle l'est pour la planète. |
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Si 86% des eaux de surface sont polluées, les eaux résiduelles et
les eaux des nappes phréatiques aussi, il y a forcément une cause,
et on la connaît en grande partie.
Voilà où nous en sommes et je pense que, malheureusement, ce n'est
que le début. Il faut se rappeler que tout a commencé et a été érigé
en dogme pendant les Trente glorieuses ; mais s'il y a un constat à
faire, c'est un constat d'échec. Nous sommes effectivement malades
de notre alimentation et la planète l'est aussi.
Reste-t-il
des raisons d'espérer ?
Chez Kokopelli, nous sommes très optimistes parce qu'en fait, nous
avons encore toutes les solutions possibles. Il ne faut donc
absolument pas sombrer dans la sinistrose, car nous sommes en passe
de prouver qu'il est possible de pratiquer une agricultures
respectueuse de l'environnement et du consommateur, et que notre
aliment soit réellement notre médicament. C'est aussi offrir aux
générations à venir le mot "futur".
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Notes
1. Bulletin consignant les cours des
marchandises sur les foires et marchés d'autrefois.
2. NPK : pour les trois principaux éléments nutritifs
nécessaires aux plantes : N représente l'azote, P le phosphore
et K le potassium.
3. Jacques Testard, directeur de recherche à l'Inserm, auteur du
livre Le vélo, le mur et le citoyen. Éd.
Belin.
4. Henri Joyeux, professeur de cancérologie et de chirurgie
digestive à la faculté de médecine de Montpellier, auteur de
L'art et le Plaisir pour la santé.
Éd. François-Xavier De Guibert. |
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